LA RÉVELATION DE LA GENESE

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Vous trouverez ci-dessous un extrait des 57 premières pages du livre au format PDF et sous forme d’article à lire en ligne 

Extrait du livre à lire en ligne

CHAPITRE 1 : LA VISION DE L’ANGE GABRIEL

 

TITRE I : L’ANGE GABRIEL VIENT VOIR L’AUTEUR ET LUI ANNONCE UNE ÉTRANGE VISION DIVINE

 

Au temps de la fin de la fin des temps, en la 100e année du septième empire, avant que ne vienne le huitième et dernier empire de la Terre, la parole du Père commença à m’advenir en disant :

— Fils d’homme, voici que je te procure une vision que tu devras consigner par écrit et transmettre à tes pairs, à tes frères, aux vivants et aux morts qui sont dans le livre de vie. N’aie pas peur d’elle, de ce que tu verras et entendras, car je suis avec toi. Ne tremble pas et sois fort. Que ton cœur ne fonde pas en toi des choses dont tu vas être témoin. Car je suis avec toi. Je rendrai ton cœur comme la pierre et ton visage comme l’airain afin que tu ne craignes ni ne chancelles.

Aussitôt que la voix me parvint, je m’étais prosterné et ne sentais en moi plus aucun esprit de vie.

Lorsque la voix s’éteignit, je demeurais à terre, effrayé, jusqu’à ce que je parvienne tant bien que mal à me relever.

C’est à ce moment que, voici, un ange se tint devant moi.

Il était semblable, quant à l’apparence, à un fils d’homme.

Il était vêtu d’un long vêtement de fin lin blanc et pur qui lui allait jusqu’au pied et il était ceint à la hauteur de la poitrine d’une ceinture d’or. Sa tête et ses cheveux étaient blancs comme la laine, comme la neige, et ses yeux étaient comme une flamme de feu. Ses pieds étaient semblables à du cuivre incandescent et sa voix était comme le bruit de torrents en tumulte. Il avait dans sa main droite une épée flamboyante et son visage brillait comme le soleil au zénith[1].

Après l’avoir contemplé, voici que je tombai à nouveau comme mort à ses pieds.

Combien de temps ai-je perdu connaissance ?

Aujourd’hui encore, je ne sais pas.

Une chose est sûre :

Quand je me suis réveillé, il était toujours là.

Aussitôt, parvenant à rassembler quelques forces, je m’apprêtai à m’agenouiller et me prosterner à ses pieds, un peu comme il advint pour le prophète de l’écriture avant moi, tandis que je prononçai ces mots :

— Ange du Père, je t’en supplie… Mais il me saisit par la main et m’en empêcha.

— Non… ne fais pas ça… je ne suis que ton compagnon[2]. Regarde-moi donc ! Que vois-tu ?

— Tu es un ange ! un ange du Dieu vivant !

Il me demanda alors une deuxième fois :

— Regarde-moi !! Que vois-tu ?

— Mon Seigneur, tu es un ange, un ange du Dieu vivant !

Il me demanda alors une troisième fois :

— Regarde-moi !!! Que vois-tu ?

Surpris, et comme il insistait, je lui dis alors uniquement ce que je voyais :

— Je vois un homme irradiant de lumière.

— Tu as bien répondu. Contente-toi toujours d’écrire ce que tu vois, pas ce que tu crois. Sache que tu as été désigné par mon Maître pour écrire à la Terre tout entière. Et ce récit qui vient, qu’il veut que je t’inspire, il le veut universel et il doit le rester.

Il fit une pause.

— Souhaites-tu savoir quel est mon nom ?

— Oui, bien sûr ! lui répondis-je encore debout

— Je m’appelle Gabriel.

Aussitôt, je pensais, le même que dans l’écriture !

Lisant dans mes pensées il me demanda :

— Qu’as-tu entendu ?

— Tu m’as dit que tu es Gabriel, l’ange illustre qui fut envoyé par Dieu pour…

Je n’eus pas le temps de poursuivre qu’il m’interrompit :

— Qu’as-tu entendu ?

— Tu as dit que… je me ravisai… tu t’appelles Gabriel.

—Tu as bien répondu. Contente-toi toujours aussi d’écrire ce que tu entends, non, pas ce que tu crois.

Et tu l’as compris, qu’il en soit ainsi pour tous tes sens.

Tu ne devras pas, non, laisser tes croyances altérer ce divin récit par ta propre influence.

Car, si tu as été choisi par mon Maître, c’est pour ce que tu es et ton amour des mots, pas pour ce que tu penses.

Maintenant, lève-toi et regarde-moi.

Je te demande d’être fort.

Je me relevai tant bien que mal, encore tétanisé par la frayeur, puis levai à nouveau les yeux. Aussitôt, de l’esprit de vie entra en moi et une énergie nouvelle emplit mes veines. Elle me fit me redresser totalement et me tenir droit face à lui. Je sentis son regard de braise lire dans mon âme comme dans un livre ouvert. Tandis qu’il me scrutait, tout le poids de mes fautes, si nombreuses, me semblèrent toutes surgir de mon cœur, confluer par ma gorge nouée pour affluer violemment à mon visage déjà tout rougeoyant de honte.

Pourtant, il me dit :

— Fils d’homme, tu as été jugé digne de porter aux humains le message qui va suivre, car ton âme est pure et ton esprit est vierge de toute souillure.

Ce à quoi j’allais répondre écarlate que je n’étais qu’un homme des plus imparfaits entre tous, et qu’au même titre que beaucoup, mes fautes étaient sans nom et sans nombre… mais, alors même que j’entrouvris mes lèvres, voici qu’il les avait touchées de la pointe de son épée et à l’instant je fus rendu pur. Toutes mes fautes passées se virent instantanément pardonnées.

Il ajouta :

— Je sais… ne t’inquiète pas, et ne t’y opposes pas, car depuis quand l’argile conteste-t-elle avec le potier qui la façonne ? Et sur le rôle à jouer qu’il lui donne ?

Aussitôt, il s’effaça alors de devant moi et m’indiquant de sa main ouverte la direction de la vision il me dit :

— Vois, et écris, oui prends note et acte de tout ce que tu verras et entendras, car voici par l’effet de cette vision, l’heure de la sanctification finale du nom de mon Maître est proche. Toute la terre doit le savoir. Comporte-toi, oui, en scribe du temps jadis, en fidèle greffier et sois sans crainte, car il m’a envoyé vers toi pour être avec toi, à chaque instant, pour t’insuffler l’esprit de vie dont tu auras besoin afin de mener à bien ta Mission. Sois sans crainte, car si mon Maître est avec toi, dis-moi ! qui pourra tenir debout contre toi ?

Sur ce, il me tendit un stylet en or et des rouleaux de parchemins sertis de fines dorures sur tout le pourtour et gravés de riches enluminures.

— Voici. Ce sont là les outils nécessaires pour mener à bien ta mission. Veux-tu bien la réaliser ?

Je m’entends encore prononcer d’une voix que j’aurais tellement voulue plus forte :

— Oui mon Seigneur.

Je saisis alors en tremblant sans attendre le stylet et les rouleaux de parchemin que je disposai près de moi après quoi, à nouveau, un esprit vivifiant parcourut mon échine.

Je fermai les yeux et frémis ainsi tout à la fois de joie, d’excitation et de plaisir.

Je me sentis fort à tel point que je crois que je me sentais disposé à affronter, oui, s’il le fallait, le diable lui-même en personne…

 

TITRE II : LE DÉCOR DE LA VISION APPARAÎT À L’AUTEUR

 

Lorsque je rouvris les yeux, voici ! Gabriel avait disparu.

La vision tout entière s’offrait à moi.

J’avais été transporté par l’esprit sur une île lointaine où il m’apparut tout de suite évident, qu’il y a encore si peu de temps, tout n’y avait été que tempête.

(Je m’attendais bien à cet instant à ce que la vision qu’il allait m’être donné de voir dépasse de loin mon imagination. Mais ce qu’il advint surpassa abondamment mes plus folles attentes).

La scène de désolation qui m’apparut, comme sortie tout droit d’un monde difforme et sans âge, me sembla si surprenante que sur l’instant, je fus à nouveau incapable de prononcer un seul mot, de consigner par écrit la moindre parole, tellement j’étais pétrifié.

Mais je me repris vite en repensant aux paroles encourageantes de Gabriel.

Je gardais les yeux ouverts.

Et portai immédiatement une main au visage pour me boucher les narines

Car la première chose qui me saisit, ce fût l’odeur.

Une odeur âcre, brûlante et étouffante, une odeur de feu de soufre et de sang.

Cette odeur me sauta à la gorge avec une telle force, que je manquai de tomber à la renverse.

Au moment où j’esquissai un mouvement pour détourner la tête, heureusement, j’eus la présence d’esprit de prier le Père.

Instinctivement.

Aussitôt, Gabriel se tint derrière moi.

Il mit sa main droite devant ma bouche.

Une brise fraîche remplit à nouveau mes poumons.

Il posa sa main gauche en creux derrière ma tête pour que je ne la détourne plus. Sa voix résonna alors dans mon esprit.

— Rappelle-toi que je suis avec toi. Ne te laisse pas envahir par la peur ou le doute, car si tu détournes ton cœur de cette vision pour quelque mauvaise raison que ce soit, elle finira par t’être enlevée et donnée à quelqu’un d’autre. Sois donc fort et saisis le privilège suprême qui est le tien. Ne compte surtout pas sur tes propres forces. Si tu as besoin de moi, oui, prie mon Maître. Et avant même que tu aies fini de prononcer ta phrase, je serai là comme maintenant pour t’aider.

Je le remerciai aussitôt en esprit pour son aide, me ressaisis, et, grâce à lui, je pus reprendre le cours de la vision.

Cette bouffée d’atmosphère impure que je respirai alors, je ne l’ai plus jamais respirée ensuite. Mais, je peux vous l’assurer, sans mentir, elle sera à jamais gravée dans mes narines tellement elle était répugnante. Car si elle ne dura que le temps d’une inspiration, d’une fulgurance, de toute éternité j’en suis sûr, je n’en retrouverai certainement jamais l’équivalence.

Le ciel en second attira mon attention. Il était plus que toute autre chose en perpétuel mouvement. De sombres et bas nuages noirs s’éloignaient en s’effilochant chassés par des vents d’altitude particulièrement violents. Une masse nuageuse obscure et ténébreuse entourait le dôme du volcan qui dominait l’île sur ma droite. Des volutes de fumée sombres et clairsemées de myriades de particules de cendres s’échappaient de sa gueule vrombissante. Son contour dessinait une bouche difforme aux lèvres rouges de lave incandescente. Tout là-haut, elle avait la texture du sang frais encore chaud et épais. Au fur et à mesure que la lave descendait sur les contreforts de la montagne, elle prenait une couleur toujours plus brune, plus foncée et assumait la forme caractéristique du sang coagulé. On pouvait distinguer si l’on y prêtait attention les multiples couches de lave, témoins silencieux des assauts de ses vagues successives qu’aucun rocher ne parvenait à arrêter dans leur lente et insatiable descente. Ceci me fit penser que ce volcan devait connaître des éruptions nombreuses. De fait, il ne ressemblait décidément à rien d’autre qu’à une plaie de la terre, une plaie béante toujours ouverte, jamais cicatrisée. Aux abords de la plage en contrebas, là-bas, la lave ne formait plus qu’une croûte noire et desséchée. La précédente éruption n’avait pas dû être suffisante pour faire parvenir son nouveau lot de lave jusque-là. Ce qui me frappa aussi était l’absence totale de toute végétation. Car malgré la présence de cette terre, de cette matière volcanique de coutume sur Terre si fertile, ici, étrangement, rien ne poussait, même pas aux contours de la plage. Cela me conforta dans ce que je supposai, ce volcan devait connaître des éruptions violentes et fréquentes pour ne laisser ainsi le temps à rien de croître… une pensée effrayante m’assaillit… Et si cette lave était… elle a la même odeur, la même couleur, on dirait… du sang… Profondément mal à l’aise, le cœur aux bords des lèvres, je pris le parti de mettre cette pensée de côté pour regarder autour de moi

Ce qui attira alors mon regard fût la mer, à ma gauche, une mer écumante, qui semblait torturée, prise qu’elle était entre le violent courant du large, le vent brûlant incessant qui descendait du volcan et les récifs innombrables aux alentours qui la déchiquetaient de toutes parts. Je pouvais entendre chacune de ses vagues hurler de plus en plus au fur et à mesure qu’elles s’en rapprochaient davantage. J’eus le sentiment que la mer avait dû tout faire pour tenter de rayer de la carte cette île, cette verrue de la surface de la Terre, comme pour chercher à guérir sa sœur d’une purulente blessure qu’elle n’était jamais parvenue seule à soigner. Combien de fois avait-elle dû l’assaillir de tous côtés en espérant l’éroder peu à peu et ainsi petit à petit lui faire prendre le chemin de l’oubli comme elle l’avait sans trop de peine si bien réussie avec tant d’autres îles avant elle. Étrangement pourtant, elle me donnait le sentiment malgré toute la puissance dont elle était capable, d’être face à cette île comme abattue et résignée, pour ne pas dire effrayée. Comment expliquer sinon que chaque vague semblait s’en aller mourir sur cette côte, sur cette plage, en hurlant, en maudissant le jour où l’alizé et la brise la firent naitre pour venir s’échouer ici même, sur ce morceau de terre maudite ? Le reflux des vagues était en effet extraordinairement violent, comme si elles faisaient tout pour s’en éloigner au plus vite, quand bien même leur mer leur en avait intimé l’ordre de s’y jeter. Je suivis du regard le cycle incessant des vagues, leur parcours tortueux pour arriver jusqu’à la plage en priant pour que le Père leur accorde à elles aussi un peu de repos dans ce cimetière.

C’est ainsi, en les suivant tristement du regard, que mon regard se porta sur la plage.

Elle était si sombre.

Ce n’est que plus tard que je compris qu’elle était tout entière recouverte de sable noir. Comment aurait-il pu en être autrement, puisque, même s’il arrivait du large jusqu’ici, blanc comme la laine, il était en contact perpétuel avec une éternelle et épaisse couche de cendres qui n’avait de cesse de le recouvrir ? Par endroits, le vent tourbillonnant qui encerclait le volcan, puis redescendait en se frayant un passage le long de ses contreforts, se faisait sans raison apparente encore un peu plus violent et soufflait par rafales. Ce qui avait pour effet de soulever ainsi, ici ou là, le matelas brûlant de ce lit de cendres pour faire apparaître le sable sous-jacent. À ce moment de la vision et à la distance où j’étais, j’étais convaincu de n’avoir affaire sur cette plage qu’à de la poussière et du sable recouvert de cendres.

Mais, en y regardant mieux, hormis cette noirceur environnante, quelque chose d’autre accrocha mon regard : Trois formes indistinctes semblaient se détachaient de ce fond noir.

Je fixai mon attention sur elles et à mesure que je m’approchai, transporté sur les ailes de l’esprit de Gabriel, je les vis plus précisément.

Leurs formes s’affinèrent.

Ce que je compris voir alors, en écarquillant les yeux, me sidéra :

Se trouvait là une créature à la forme d’une sirène tenue dans ses bras par ce qui m’apparut être un ange…

Aujourd’hui, encore, le Père m’en est témoin, jamais une autre scène ne me frappa et ne m’émut davantage.

Mille pensées me traversèrent l’esprit à toute vitesse comme autant d’éclairs que j’en restais paralysé.

À tel point que je vous l’avoue, à cet instant-là, comme l’apôtre, je me remis à douter et perdis pied.

 

TITRE III : MOMENT DE DOUTE. RETOUR DE L’AUTEUR À SA RÉALITÉ

 

À cause de mon manque de foi, immédiatement, la vision s’obscurcit, puis cessa.

Je rouvris les yeux.

Je me retrouvai à genoux auprès du banc de pierre, qui surplombait la falaise des Hauts de Hurle Vent où j’avais l’habitude de me rendre pour contempler la mer en contrebas.

Qu’est-ce que je faisais donc ici ?

Je me mis à secouer la tête comme pour tenter de reprendre mes esprits.

Que m’était-il arrivé ? Au nom de quoi le premier ange, ce Gabriel comme il dit, m’était-il apparu ?

Qu’est-ce que c’est que cette histoire, cette île repoussante… avec sur sa plage une… sirène ? Dans les bras d’un autre ange ? …

Est-ce un rêve ? Un cauchemar ? Je m’étais visiblement endormi sur le banc de pierre, là. J’étais maintenant debout devant lui.

Quelle était cette douce folie qui m’avait étreint l’esprit ?

Je m’interrogeais sans parvenir à comprendre. Pourquoi d’abord, m’étais-je encore rendu ici, au bord de cette falaise ? Pourquoi ai-je une fois de plus, laissé les ailes du hasard me porter jusqu’à ce même endroit ? Les ailes du hasard ? Non. Je devais arrêter de me mentir. Ce n’était pas le hasard. Ça n’avait jamais été le hasard. Je me sentais tout le temps, encore et toujours l’habitant de nulle part, le citoyen de rien, un éternel fugitif sur ma terre natale, le banni de la cité, depuis la plaine, jusqu’aux montagnes hautaines. Alors, je venais ici à chaque fois. Parce que je ne me sentais bien qu’ici. Il n’y avait qu’en cet endroit, oui, où j’étais à mon aise, quand je partais flâner au bord de cette falaise, cette étendue de pierre battue par les vents fiers et par des vagues encore plus orgueilleuses que leur mer hurlante en contrebas.

Une fois de plus, je m’étais rendu en surplomb d’une mer en furie que toutes, plaines, collines, montagnes et même les citées ! qualifiaient de sinistre spectacle. Encore une fois, sans doute chassé par les bruits de la ville, j’ai dû n’en avoir que faire et m’en suis allé me promener, transporté par mon idéal, moi et mes deux compagnons, ce qui me sert de drôle de baluchon et de fidèle bâton, tous deux dévoués, seuls, à me soutenir dans ma quête perpétuelle du bonheur suprême.

Je m’arrêtai un instant.

Et si c’était d’avoir mon bâton avec moi qui, en voyant la mer en face, m’avait fait me prendre pour un prophète, pour « Moiiiiise » ?

Non, moi, si je la fendais par le cœur, cela n’aurait pas été pour autre chose que pour qu’elle m’engloutisse et que j’en ressurgisse, toussant et triomphant, mais… tout seul et forcément ridicule, car j’étais bien le seul fou sur cette bande de terre abandonnée.

Oui. Pas besoin de me retourner.

Il n’y avait pas tout un peuple qui priait et vociférait derrière moi.

Est-ce ça au fond de moi que je voulais ?

Être prophète pour être adulé par la foule ?

Non, je savais bien au fond de moi que je m’en foutais.

Alors quoi ? D’où me vint cette scène ?

Je me rappelai enfin que je n’avais pas été le seul fou.

Lorsque j’avais laissé mes yeux vagabonder au rythme de mes pensées, au gré du vent ils en étaient venus à se poser sur un couple d’amoureux, assis sur un rocher, qui s’embrassait et s’enlaçait en regardant au loin la tempête arriver.

Oui, je me souvenais. Je n’avais même pas pu m’empêcher de sourire, de trouver cette scène tout à la fois bien belle et bien bête, aussi attachante que désuète.

Car comment pouvait-on encore ainsi s’aimer, alors que nous étions tous ici-bas sur terre face au chaos, oui comment pouvait-on encore s’en aller s’y conter fleurette ?

J’étais toujours autant étonné de constater qu’il pouvait toujours y avoir autant de personnes réussissant sans mal à rester parfaitement indifférents au sort du monde.

Très certainement au fond de moi je les enviais, j’enviais leur insouciance, car quant à moi mes pensées me rongeaient constamment.

Je leur en voulais parce que, probablement, il y avait une part de moi qui aurait voulu que je sois comme eux, me voir ne rien savoir ou juste pouvoir… tout oublier.

J’aurais bien aimé moi aussi incarner l’indifférence, juste un instant, un instant seulement…

C’est la raison pour laquelle j’aimais aller auprès de cette falaise qui dominait la mer.

Je devais m’y rendre en espérant m’y faire assommer par les éléments pour y perdre connaissance.

J’avais beau faire, il m’était impossible de ne pas venir ici, car la mer agissait sur mon cœur comme un aimant, elle seule, c’est sûr, de tous les éléments, j’en avais le sentiment, m’aimait vraiment, à la manière du Père, c’est sûr, viscéralement.

Elle seule parvenait à m’apaiser sans jamais rien me dire lorsque je perdais le regard entre ses vagues, entre ses bras elle me calmait, me berçant doucement, me faisait oublier chacune de mes pensées douloureuses. Comme cela, fougueuse, elle me donnait l’énergie de quitter les chemins d’esprit que je voulais abandonner pour me ramener sur une voie apaisée, plus heureuse.

Il me fallait de temps en temps ainsi pouvoir vider mon esprit, user de tous les éléments pour qu’ils fassent pression sur mon crâne et que comme d’une soupape puissent s’en échapper toutes mes pensées oppressantes. Pour parvenir, en fait, à ma manière, tant bien que mal, comme ces deux-là, à ne plus penser à rien si ce n’est tout simplement au bonheur présent d’être vivant.

Mais là ! J’avais beau faire, de toute évidence, la mer n’y était pas parvenue.

Quelles pensées bouillonnaient donc en moi pour ne pas avoir su trouver une sortie plus digne ?

Depuis combien de temps mon cœur les étouffait-elles en les maintenant prisonnières ?

Pour qu’elles jaillissent ainsi hors de moi aussi follement, à me faire voir des visions déraisonnables…

Assurément me dis-je, mon cœur est trop lourd. Il a dû tomber comme un fruit trop mûr d’une branche malade de l’arbre de mon âme malmenée par tous ces vents, ces courants de pensée soufflés par les esprits maîtres de ce monde moribond sur cette terre, que le Père a, semble-t-il, complètement abandonnée…

C’est sans doute inspiré par la fièvre amoureuse de ces amants solitaires que j’ai rêvé cette histoire.

Je me disais cela pour me rassurer.

Mais au fond de moi, je savais qu’il s’était passé autre chose.

Je décidai alors pour mieux me rappeler de me laisser aller, de me laisser partir, sans résistance, aux éléments.

En faisant cela, je me souvins que c’était exactement ce que j’avais fait avant que l’ange ne m’apparaisse.

J’avais respiré profondément, empli mes poumons de cet air marin et fermé les yeux en m’efforçant de faire le vide en moi.

C’est alors que je me revis être à nouveau parvenu à prier, pour la première fois, depuis longtemps.

C’est là que, peu à peu, m’avait envahi enfin une paix intérieure qui inonde, une paix, mon Père ! si profonde

J’avais senti et ressentais qu’à nouveau pour moi les cieux s’étaient entrouverts, que mon Créateur et Père était de nouveau prêt à écouter mes prières

J’avais vu en esprit s’effilocher les nombreux nuages noirs qui obscurcissaient ma relation d’avec lui

Aussitôt, n’ayant pas voulu laisser passer cette occasion de lui parler cœur à cœur, je l’avais invoqué de me pardonner pour toutes mes erreurs et de m’aider à revenir à lui afin de pouvoir ressentir à nouveau l’amour de ses bras, ne plus avoir à sentir mon cœur sauter en moi comme un cabri parce qu’il n’était pas là, plus là, près de moi.

Une sensation irradiante et naissante d’amour et de paix m’avait envahi.

J’avais reconnu là le signe d’ouverture du pardon divin, de la grâce divine et j’avais frémi en esprit, un frisson de plaisir avait parcouru mon échine

Au moment où je m’y attendais le moins, où j’étais écrasé par tout ce qui m’entourait, je venais d’entrevoir retrouver la faveur de mon Père

Je l’avais remercié de tout mon cœur et au moment même où j’allais rouvrir les yeux c’est là que, de cette apparition, je fus victime

C’est l’instant que Gabriel avait choisi pour m’apparaître.

Sur le moment, pris de court, je m’étais vu obligé de l’accepter avec joie et beaucoup de crainte, mais là… à bien y réfléchir, ce que j’ai aperçu était par trop irréel… franchement… une sirène dans les bras d’un ange ? En fait, cela n’avait rien de biblique. Ce n’était même pas non plus très catholique, plutôt mythologique… ce ne pouvait donc pas être un ange du Père qui m’était apparu… qui d’autre alors sinon un… un…. de ses adversaires ?

Mon sang ne fit qu’un tour.

C’était l’un deux, c’est sûr, qui faisait en sorte que mon sang se déverse de mon cœur comme d’un encrier.

Qui d’autre pouvait souhaiter que la sève de ma vie soit utilisée pour poser sur un manuscrit des propos aussi invraisemblables, d’une main tremblante, depuis mon corps tellement tétanisé que je l’imaginais déjà scié en planches pour y enterrer mon cœur devenu violet, vidé, violé ?

Il n’y a pas que le Père pour pouvoir me faire graver dans les mémoires des mots trop audacieux, bien trop grands pour moi et pour mon âme trop étroite.

Qui donc d’autre pourrait ainsi tendre aux quatre vents ma peau, ma chair, par tous mes nerfs pour en faire un parchemin où y écrire en toutes lettres de mon propre sang, de ma propre main, tout ce qu’il souhaite ?

Le temps des prophètes est révolu ! Je le sais bien, car je l’ai lu !

Pour qui est-ce donc que je me prends ?

Un nouveau prophète des temps modernes ??!

Non, je le sais bien moi-même, je ne suis guère qu’un simple vaurien de plus.

Pourquoi à présent un vieux démon de passage me tourmente-t-il donc ?

 

TITRE IV : GABRIEL RASSURE UNE DERNIÈRE FOIS L’AUTEUR AVANT QU’IL NE RETOURNE A LA VISION  

 

Envahi par le doute, je n’avais même pas ressenti sa présence. Aussitôt, et sans que je le voie, Gabriel était réapparu à côté de moi. Il posa doucement, mais fermement sa main sur mon épaule.

Il me reparla d’une voix apaisante :

— Sois fort, allons, et ne murmure pas contre moi, ou contre ce qui t’arrive. Cesse de douter. Rappelle-toi l’écriture : « l’homme qui doute est pareil à un navire sans gouvernail, ballotté çà et là par les flots »[3].

Veux-tu donc ressembler à tous ces navires qui vinrent ici se fracasser sur ces brisants ?

Il voulait parler, sans doute, des brisants de hurle-vent, en contrebas de la falaise où je me trouvais, là où bien des bateaux ivres étaient venus s’échouer pour y mourir affannés dans des langueurs de cordes et de voiles affalées.

— Je vais être franc et même si tu le sais déjà, cela fait bien longtemps que mon âme est un navire en perdition. Si, jusqu’à présent, il n’a pas encore rencontré le parfait écueil pour passer de vie à trépas, ce n’est guère qu’une affaire en suspens, qu’une simple question de temps. Elle a pour l’heure juste eu la chance de partir depuis plus loin que les autres, depuis le centre même de l’océan.

Mais cela fait longtemps qu’elle a brisé sa dérive.

Elle est bien en passe de devenir aussi fragile que le plus frêle esquif abandonné sur l’océan.

Je veux bien, malgré tout, m’efforcer de ne plus douter, mais comprends-moi, je veux être bien sûr de ne pas lutter contre le Père, je veux être sûr que c’est bien lui qui t’envoie vers moi, car regarde-moi ! je suis devenu presque aussi moribond que ce monde sans âme.

Alors je veux au moins garder la mienne, comme ma dernière lueur, même si faible, car elle est mon dernier et unique trésor.

Je tiens à ce que ce seul bien qu’il me reste d’encore valable, reste vivant en ma demeure.

Je ne veux pas me retrouver à lutter contre mon Père, mon créateur, contre mon unique sauveur, celui-là même qui, quand je viendrai à expirer, quand ma flamme s’éteindra, sera le seul à la protéger, à la garder près de lui jusqu’à souffler sur mes braises pour me ranimer pour des jours moins troublés.

Donne-moi alors juste une preuve, s’il te plaît, que c’est bien lui qui t’envoie.

À ce moment, il se résolut à faire passer sur moi un peu de sa gloire.

J’eus l’impression que chacune des cellules de mon corps allait éclater.

La lumière générée par son éclat était si violente que je crus oui un instant que c’en était fini de moi. Il se voila alors au moment même où je croyais mon âme complètement décomposée.

Je me surpris encore à respirer.

— La lumière peut-elle générer les ténèbres et les ténèbres, la lumière ? me dit-il.

Je lui répondis d’une voix presque inaudible en reprenant mon souffle :

— J’ai lu dans l’écriture que l’adversaire du Père lui-même est capable de se faire passer pour un ange de lumière[4], mais… tout bien considéré, je crois qu’une lumière comme celle-là ne peut guère que provenir que du Père.

— Écoute, je dois être honnête avec toi. Cette démonstration de force en effet ne vaut pas grand-chose, elle me coûte peu pour rassurer ton cœur que tu es sur la bonne voie et t’emmener. Mais comme tu le sais bien, d’autres sont parfaitement capables de reproduire les mêmes choses. Je ne peux te donner aucune preuve de qui je suis vraiment, ni de là où je viens.

D’ailleurs, même si je le pouvais, j’ai reçu pour instruction expresse de la part de mon maître de ne pas être dogmatique. Il exige que ce message soit délivré sans parti-pris pour permettre à chaque âme de choisir en toute liberté.

Il va donc falloir, mon ami, que tu prennes tous les risques, que tu te jettes avec moi dans cette aventure sans pouvoir être certain de ma nature.

Tu vas devoir te jeter nu, sans filet, à corps perdu, avoir foi en moi, quoiqu’il arrive, jusqu’à ce que tu aies fini cette mission et que tu obtiennes ta récompense comme tes frères avant toi.

La seule chose qui compte est la vision que j’ai à te donner. Il faut que tu la racontes.

Ne sois donc pas surpris par ce que tu verras, car même si elle est étonnante ou effrayante, elle est surtout haletante.

Le temps presse.

Ce qui compte est que tu la rapportes à n’importe quel prix, au péril même de ta vie, à tous les humains en témoignage pour tes frères et sœurs par la chair, amis ou ennemis, pour que tous et toutes puissent choisir entre les trois voies qui s’offrent à eux, afin que l’état des cœurs soit figé, scellé et qu’enfin le nom de mon Maître puisse à jamais être grandi et glorifié.

Va, tu devras écrire tout ce que je vais te dire, tout ce que tu entendras et tout ce que tu verras aux générations passées présentes et futures. Ta plume ne devra en aucun cas connaître la paresse. Elle ne devra pas avoir de cesse de remplir page après page le livre de la vision de vérité que je te donne. Tu me prêteras, oui ! le stylet de ta main, le creuset de ton cœur, le parchemin de ta chair, pour que ce divin récit puisse être fait connaître au monde des tiens.

Tu ne comprendras tout certes que plus tard comme la raison de ma présence en ce lieu.

Laisse-toi donc porter par les mots qui viennent.

Revigoré par cette fulgurante preuve de la véracité de ce qui m’arrivait, raffermi par ses mots, je compris que le Père ne pouvait pas me confirmer être à l’origine de cette mission.

Je savais bien, face à son immense dessein, sur cette Terre, n’être personne.

J’allais devoir, seul, et seulement prendre le risque de l’effectuer, sans aucune garantie, qu’il m’ait bien mandaté.

Je ne sais pas pourquoi, ni comment, mais à cet instant précis, j’ai eu foi que cette mission particulière, énigmatique, qui n’avait rien d’orthodoxe, avait une raison d’être essentielle. Même sans un mandat légal, il me fallait l’accomplir en m’y jetant corps et âme, à corps et cœur perdu, pourvu que de parvenir par ce chemin visionnaire hors de tout canal approuvé, sentier battu, balisé, à l’effectuer comme Gabriel me l’avait demandé.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai cru en lui, en Gabriel, j’ai cru qu’il ne me trompait pas, quand bien même, c’est vrai, je ne le connaissais même pas.

Je me sentis rempli, animé par cette conviction profonde que son Maître, notre Père, m’avait choisi, moi, ici-bas, un autre éternel moins que rien, pour accomplir son bien étrange dessein.

Rempli d’une crainte insigne, je pliai alors l’échine, courbais mes os, dressai avec le temple de mon corps en signe de fidélité, sur cette falaise, un autel. J’étais prêt à récupérer le sang depuis mon cœur dans une coupe, pour y tremper mes doigts, écrire sur la terre en lettres rouges farouches tout ce qu’il souhaitait me voir faire émaner de sa bouche.

J’étais prêt à en donner à boire aux nations, à l’humanité tout entière, de ce fruit pressé qui allait gicler de mes veines, de ce jus du jugement divin, comme à leur donner ma chair à manger, en ces nouveaux parchemins, que j’allais rédiger.

Quitte à ce que ce texte sacré devienne mon dernier testament pour une mort en martyr, sans remords ni regret ni sacrement d’homme.

Gabriel me tendit alors ses deux mains et me dit de me relever

Ce que je fis.

Il ajouta :

Je n’ai pas besoin de tout ça.

Je sais bien qui tu es et que tu es bien vrai. Crois-moi, cela suffira.

Je vais te prendre simplement par la main, nous faire quitter la deuxième dimension où tu évolues.

Je vais t’emmener avec moi, c’est un privilège exceptionnel, dans la sixième dimension à partir de laquelle tu pourras, tel un poste d’observatoire, observer tout ce qui se passe dans les dimensions postérieures, sans être ni vu, ni connu, ni entendu.

J’avais envie de lui dire que je n’entendais pas grand-chose aux dimensions ni à leur structuration.

Il sembla lire dans mon esprit, car aussitôt il prit soin de m’aviser.

— Oui, ne t’inquiètes pas. Cela aussi je te l’expliquerai. Pour l’heure, il te suffit de comprendre que celui qui se trouve dans une dimension antérieure peut voir et entendre tout ce qui se passe et se dit dans les dimensions postérieures.

Je te révèlerai donc ce que j’ai vu et entendu, depuis cette sixième dimension quasi suprême où je vis.

Accroche-toi bien, car cela risque de secouer, me dit-il en

souriant.

Avec un mélange de hâte, de crainte et de curiosité, j’acquiesçai.

Me voyant rempli d’une pleine conviction renouvelée, il leva ses mains puissantes, prit ma tête dans ses mains. Il pénétra dans mon esprit et c’est ainsi que la vision redevint vivace au moment précis où mon manque de foi m’avait fait l’abandonner.

Je refermai donc les yeux et me laissai aussitôt transporté par la pensée par le souffle brûlant et divin de l’imaginaire sur cette autre plage d’une contrée lointaine. Je ne sentais plus le vent fouetter de toute sa force mon visage.

J’avais définitivement quitté mon corps et les brisants de hurle-vent.

 

CHAPITRE 2 : L’ÎLE DE TITAN 

 

TITRE I : LA SIRÈNE, LE CHEVAL AILÉ ET L’ANGE

 

VISION D’UN CHEVAL AILÉ MORT D’UN ANGE AUX AILES BRISES ET D’UNE SIRÈNE.

 

Ainsi regonflé d’assurance, je replongeai dans la vision de Gabriel, à l’instant même où mon dernier doute m’avait interrompu.

Je me rapprochai des trois formes au sol parmi lesquelles j’avais distingué ce qui m’avait semblé être un ange avec une sirène dans son aile.

La troisième forme, elle, était indistincte, car un peu plus lointaine et plus floue.

Je m’approchai et je les vis donc tous deux tout d’abord bien mieux.

Je compris ne pas m’être trompé sur ce qui m’avait sauté aux yeux si violemment et m’avait fait perdre pied.

C’était bien un ange.

Il se tenait à genoux sur le sable, la tête baissée

Et entre ses ailes oui, je ne m’étais pas trompé non plus, se trouvait une sirène.

La sirène se tenait, elle, la tête en arrière, comme si elle était inconsciente, de sorte que ses longs cheveux noirs fouettaient le sable au gré du vent.

Je regardais rapidement au loin la troisième forme que je n’avais alors, elle, pu discerner, et qui se trouvait à une cinquantaine de mètres.

C’était un cheval.

Un cheval immense.

Il était effondré sur son flanc gauche, son ventre vers moi.

Une aile qui me sembla émaner de la base de son cou était rabattue brisée sur son poitrail et masquait ainsi cette partie de son corps.

Il paraissait sans vie.

Son corps était lézardé de blessures et de leurs profonds sillons son sang maculait sa robe qui avait dû être blanche.

Je ne distinguai que ses entrailles, qui depuis son ventre ouvert, se répandaient sur le sable.

Il m’apparut évident qu’il avait été le jouet des vagues et des récifs et que son agonie dut être lente.

Du fait de la présence de ses ailes, j’en conclus qu’il devait être le compagnon de l’ange.

Animé d’une curiosité sans bornes, je ne m’attardai alors pas sur lui et mes yeux se redirigèrent vers l’ange et son étrange compagne.

L’ange me sembla bien vivant, exténué par la bataille qu’il venait sans nul doute de livrer aux flots impétueux d’une mer en colère.

Toujours porté par les ailes de l’esprit j’arrivais suffisamment proche de lui pour distinguer son souffle rauque, comme il cherchait à recouvrer ses esprits d’avec sa respiration.

Ce que je parvenais à discerner de son visage haletant enfoui dans ses cheveux blonds n’était guère plus qu’un masque livide.

Il respirait péniblement, alternant sifflements et plus longues plaintes.

Que s’était-il donc passé pour qu’il soit aussi exténué ?

Il n’était pourtant fait ni de terre ni d’argile, mais d’azur pur.

Mais sa faiblesse était palpable. Comme si venu parmi nous s’échouer sur cette terre, il en était devenu un simple mortel.

Peut-être à cause de ses souffrances, son visage semblait taillé dans la roche. Ses mains, elles, apparaissaient faites d’airain, avec des nervures saillantes, visiblement sous la pression constante de son cœur que je pouvais voir bondir dans sa poitrine, car il tressaillait encore de cet effort excessivement violent qu’il avait dû tout juste effectuer.

Si je ne savais qu’il provenait du ciel à la vue de ses ailes, à la vue de cet étranger, j’aurais jugé qu’il venait à coup sûr d’une planète lointaine, mais d’où, non, je n’aurai pu dire sa provenance.

Quant à son corps, il semblait fait de cuivre transparent, mais la couleur de sa peau devenait blême par endroits, car il était lacéré de toutes parts de sillons plus ou moins profonds desquels s’échappait, entre les lambeaux de chair, son sang, en longs filets doux.

Et pourtant, malgré sa fatigue, le soleil jouait constamment au jeu d’emmêler ses rayons encore bondissants dans ses cheveux vermeils pour former quelle merveille ! sur son corps évanescent, un halo qui le rendait divin.

Je ne pouvais voir clairement tout son flanc droit, car il était en partie masqué par son aile droite.

Celle-ci lui servait de support sur lequel s’appuyer pour rester assis.

Elle était, tout comme son aile gauche, brisée en son milieu, sauf que son extrémité à elle flottait triste sur le sable, ballottée par le vent et soumise à sa volonté.

Sans doute, l’ange aurait-il souhaité pouvoir s’en servir pour recouvrir le corps tout entier de la sirène qu’il maintenait contre lui, mais, brisée et posée de cette manière, son aile droite se révélait partiellement inutile.

Elle ne parvenait définitivement pas non plus à masquer les plaies qui meurtrissaient son flanc droit et ses jambes.

De fait, j’imaginais que tout son corps ne devait n’être qu’une meurtrissure, qu’une blessure, broyé qu’il avait dû être par les flots assassins.

Les ailes de l’esprit me portèrent alors derrière lui, puis sur son côté droit pour me maintenir enfin en face de lui, à une distance d’environ quinze mètres, au-dessus des flots.

Quand je passai derrière son dos mon pressentiment se confirma…

Il était strié, lacéré et tuméfié comme s’il avait dû s’en servir pour amortir tous les chocs des récifs et, sans doute, protéger du rempart de son corps, la sirène qu’il devait porter à l’abri entre ses ailes. Sinon comment expliquer qu’il ait pu se laisser infliger de telles plaies ?

De plus, les blessures étaient par trop irrégulières pour qu’elles aient pu avoir été portées par des lames d’armes conventionnelles. Ce n’étaient pas celles qu’aurait causées au combat la lame d’une épée ou d’une lance.

Il me semblait clair que l’ange et son cheval avaient dû au péril de leur vie se précipiter à la mer pour en extirper la sirène. C’étaient les lames oui, mais celles de la mer, qui avaient dû le faire se fracasser sans arrêt contre les rochers et les brisants de cette contrée meurtrière.

L’ange parut reprendre peu à peu ses esprits. Il l’enserra dans ses ailes et s’efforça de la ranimer, mais sans y parvenir. Il écarta alors l’aile gauche dans laquelle elle se trouvait et la disposa de façon à ce qu’elle puisse lui servir de lieu où s’allonger et se reposer. De l’autre aile, il s’apprêta à la recouvrir pour la protéger.

Dans l’intervalle, je m’approchai de celle qui fut victime de tant d’attention et je m’aperçus à ma grande surprise qu’elle était parfaitement indemne. J’avais beau l’observer et bien qu’elle eût un vêtement de fin lin, elle m’apparut sans aucune égratignure. Son vêtement était, visiblement fait d’une seule pièce, d’un seul tenant, son haut était retombé sur ses hanches, son bas remonté jusqu’à ses cuisses.

Pour autant, elle semblait dormir paisiblement, mais sans doute avait-elle été elle aussi victime d’un choc.

Lorsque l’ange la posa sur son aile, je dois avouer qu’il s’en manqua de peu que moi aussi je défaillisse, car maintenant que je me tenais près d’elle, le Père m’en témoigne, il fut rarement donné à un homme de voir une femme si belle. La première chose que j’avais aperçue d’elle avait été ses longs cheveux noirs. Cela, sur l’instant, m’étonna. Les sirènes ne sont-elles pas toutes blondes ? Mais je n’y arrêtai pas mes pensées, tellement cette vision tout entière m’apparaissait surréaliste.

Alors que je me tenais à genoux près d’elle, ses longs cheveux noirs ébène ondulaient et flottaient au gré du vent, tout au long de son corps de ses formes et de ses seins.

Ils en épousaient la moindre courbure comme autant d’amants jaloux, prêts à tout, même à une alliance entre eux d’éternelle circonstance pour préserver leur secret en commun, un secret, en vérité, ô combien peu commun, celui du plaisir des sens dont cette femme, cette sirène, cette déesse semblait être la divine essence.

Derrière leur feinte prude attitude, ils louvoyaient ainsi au gré du vent, en silence, en tâchant du mieux qu’ils pussent de ne découvrir par erreur ou négligence leur parfaite connaissance du mystère, du lieu sacré du désir, dans l’égarement d’un seul de leurs moments d’absence.

Ils masquaient ainsi, divinement bien, le lieu secret, caché, divin, là où le premier orgasme avait dû voir le jour, ou le désir est né, où le plaisir prend sa source, dans une fontaine d’eau pure au parfum de jouvence.

Mon regard n’avait fait que l’effleurer, mais cette vision d’elle me vrilla le crâne et la poitrine ; je ne pus plus le raisonner, mon cœur s’emballa, se mit à brasser furieusement mon sang vers mon cerveau brûlant à tel point qu’on les eût pris tous deux pour deux maudits compagnons de galère, deux esclaves d’infortune.

L’un battait au rythme de plus en plus saccadé d’un tambour effréné… l’autre ramait de toutes ses forces pour continuer d’avancer malgré tout, malgré tout le désir que cette déesse avait en moi déchaîné, oui ! jamais je ne me serais imaginé me trouver dans une telle maudite galère, devoir servir mon Père en ne pouvant qu’effleurer avec les yeux de l’esprit la plus belle femme qu’il ait été donné au monde des vivants.

J’avais beau me retourner contre mes deux galériens, j’avais beau les fouetter de toute la force de mon esprit, de toute la force de mon âme, cœur et cerveau unis déraisonnaient et me hurlaient sans cesse sans discontinuer :

— Laisse-nous, je t’en prie, libère-nous de nos chaînes, brise donc ton crâne, ouvre-moi ta poitrine, laisse-nous nous enfuir, nous en aller vers elle ou bien nous nous mutinerons, nous nous en extirperons par nous-mêmes en écumant par tous les pores de la cage de ton corps.

Ils étaient devenus complètement fous et j’éprouvai pour eux, comme pour moi-même, une peine indicible.

Je me crus incapable de poursuivre cette mission que Gabriel m’avait confiée, pour être ainsi partagé, entre les désirs de mon cœur, de ma chair et de Celui que j’aime. Oui… je m’épanche aujourd’hui devant vous, je repense à ce moment tout à la fois interdit et béni et si Gabriel n’était une nouvelle fois venu à ma rescousse, j’aurais certainement sombré dans la plus pure et plus douce des folies.

Gabriel eut l’intelligence de la voiler légèrement à mon regard de sorte que je pus reprendre mes esprits.

Je l’en remerciai et l’enjoignit aussitôt :

— Je t’en conjure… si tu veux que j’aille au bout de la mission que tu m’as confiée, avertis-moi lorsque la vision se révèlera être ainsi, car vois, que crois-tu ? Je ne suis rien d’autre qu’un humain ! Me penses-tu aussi sage que toi ? Je t’en supplie donc… ne permets plus, non… qu’elle s’expose davantage.

— C’est là une partie de ta mission et aussi ton propre défi. Je ne puis que la voiler à ta vue, mais en aucun cas la masquer, car tu dois pouvoir la décrire aux autres telle qu’elle est, ou qu’elle fut.

Je me résignai même si j’étais empli d’une frustration sans bornes. Je repris mon stylet et mon sceau de secrétaire et me remis à écrire et décrire diligemment tout ce que je voyais, en tentant d’effacer complètement mes sentiments et mes passions d’homme tourmenté.

Non sans mal évidemment.

 

LA SIRÈNE REVIENT À ELLE  

 

À cet instant-là, comme de fait exprès, au moment où je retournai à la vision, voilà que la sirène se mit à tressaillir dans les ailes de l’ange. Elle revenait à elle, semblait-il. Aussitôt, il se pencha sur elle. Elle se raidit une première fois, puis une deuxième et ouvrit soudain les yeux.

Gabriel, par la puissance de l’esprit, me fit en approcher.

Je n’ai alors pas pu croiser son regard. J’étais là suspendu, interdit, auprès d’elle, abritée derrière ce voile spirituel. Mais lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle sembla comme embrasser le ciel, pour la première fois, avec ses yeux émeraude, grand dieu ! Si brillants ! On eût dit que toute l’intensité des étoiles s’y était donné rendez-vous. Elles s’y miraient comme dans un brasier d’étincelles. Je ne pouvais voir qu’à travers le voile ses sublimes opales, mais moi, le scribe, seul et sans les mots pour les décrire, je me surpris inconsciemment, par des mouvements hâtifs, à écrire et réécrire frénétiquement ce texte sur mon parchemin en toutes lettres majuscules, sans même baisser les yeux, comme pour compenser par la taille des lettres, mon indicible manque de superlatif.

En cet instant où elle leva le regard au-dessus d’elle, je discernai sur ses lèvres un sourire, et je me demandai alors ce qu’elle pouvait bien y voir. Je me retournai vers le ciel en haut en m’attendant à y trouver, vous savez, de ces oiseaux voltigeurs et rieurs qui aiment crier à tue-tête tout leur céleste bonheur, de ces mouettes ou goélands ironiques et insolents, qui se jouent toujours des éléments, en parfaits insouciants dans la houle et le tonnerre, qui se croient perpétuellement à la fête communale, à la foire de saint jean, qui s’amusent tout le temps par tous les temps, par tous les vents, à celui qui affichera le plus large sourire, à braver la tempête, à déjouer par la seule grâce de leurs ailes déployées tous les éléments déchaînés en colère.

Je me souviens moi-même… j’aimais m’enthousiasmer d’un tel irréel spectacle, jamais je ne me lassais de voir autant d’indifférence dans autant de débâcles, tant de force tranquille, dans tant de débauche de puissance. Assurément, c’est de cela dont elle devait sourire, médusée de voir qu’au-dessus de la surface des eaux, d’autres créatures pouvaient joutaient avec les courants d’air, comme elle-même avait dû aimé jouer dans la mer dans ses courants et flots. Ils pratiquaient finalement les mêmes jeux avec la même bravoure révolutionnaire, le même amour fou de la vie, la même liberté presque suicidaire… Ces pensées me traversèrent l’esprit lorsque je vis oui sur ces lèvres cette esquisse de sourire, quand son regard se perdit dans le ciel, mais….

Il n’en était rien… lorsque je levais les yeux à mon tour, lui aussi était ici vierge de toute vie… comme la terre ferme où nous nous trouvions, une surface des plus inhospitalières. Hormis les étoiles qui perçaient l’obscurité environnante, ce ciel ressemblait au mieux à une chape de plomb où aucun oiseau, même le plus fier, n’aurait pu battre l’aile sans être aussitôt écrasé par son air oppressant.

Je me retournai vers elle et me mis à consigner par écrit sans en comprendre la raison, l’existence, à son éveil, de ce doux sourire mystérieux.

Je n’eus que le temps de m’acquitter de ma fonction comme un scribe consciencieux qu’elle murmura :

— Où suis-je ? Je ne sens plus l’oppression de l’eau des abysses autour de moi.

À peine ses mots s’échappèrent-ils de ses lèvres qu’elle perçut aussitôt la présence de l’ange à ses côtés.

Dès l’instant où elle avait ouvert les yeux, il s’était tourné vers elle davantage et son souffle qui était encore rauque et court ne pouvait pas manquer d’attirer son attention.

Elle tourna la tête vers lui, tandis qu’ils n’étaient qu’à quelques centimètres l’un de l’autre, car l’ange était toujours couché sur son flanc, la maintenant à l’abri du contact du sable brûlant au sein de son aile gauche.

Elle eut un mouvement de recul :

— Qui es-tu ? Où suis-je donc ?

Elle avait palpé de ses mains la surface et sentit le duvet des plumes des ailes de l’ange. Il faut dire que, outre le souffle bruyant de la respiration de l’ange qui ne pouvait manquer de lui faire peur, elle percevait, elle aussi, l’odeur âcre de l’air chargé de cendres et de je ne sais quelles autres substances qui émanait du volcan, cette même odeur qui avait failli littéralement m’étouffer à mon arrivée. Dans un mouvement instinctif, elle se redressa brusquement, se souleva et tendit son bras comme pour prendre appui de sa main gauche en dehors de l’empan protecteur de l’aile de l’ange sans doute pour en extirper au-dehors tout le reste de son corps.

Mais à peine eut-elle pris appui sur le sable qu’elle retira instantanément sa main en criant, car le sable était brûlant et fumant.

L’ange, prit alors la parole et lui dit :

— Je t’en prie, ne fais pas ça. Rassure-toi, je ne te veux aucun mal. Bien au contraire, tu es dans mon aile même brisée bien à l’abri, car elle, elle ne saurait brûler, tout du moins pas encore, au contact de ces lieux enflammés par la colère divine.

Quand bien même l’ange était encore essoufflé, il avait su lui parler d’une voix tout à la fois si calme et si profonde qu’elle s’apaisa, se rasséréna en pensant :

— Non, décidément l’être qui parle ainsi ne peut effectivement me vouloir du mal.

Elle lui redemanda :

— Qui es-tu ? Et où m’as-tu emmenée ?

Lorsqu’elle disait cela, elle était revenue à sa place, en son aile, mais toujours redressée, assise. Elle se mit à étendre ses bras devant elle, comme pour tenter de percevoir par la paume de ses mains le milieu ambiant dans lequel elle pouvait bien se trouver.

C’est alors que je compris qu’elle ne voyait rien. Ses yeux opale, émeraudes, si grands, si merveilleux, ne lui servaient à rien, car pour une raison inconnue et mystérieuse, elle était aveugle.

Elle porta les mains à son visage, passa la main dans ses cheveux en levant et écartant ses bras et ses coudes comme pour les attacher.

L’espace de cet instant fugace, dans cette pose ô combien féminine, je ne pus une nouvelle fois que constater à quel point elle était d’une beauté sans nom, à quasi transpercer le voile que Gabriel m’avait, si gentiment, doublé à point nommé comme une double protection.

 

NOUVELLE DESCRIPTION DE LA SIRÈNE  

 

La tête penchée elle passa ainsi sa main dans ses cheveux et les laissa s’épancher, comme pour masquer la rosée de pleurs qu’elle semait, et comme s’ils tentaient de la consoler, ils caressaient sa peau empreinte d’eau de mer.

Sans doute nourrissaient-ils l’espoir volage de soustraire à ma vue sa tristesse, de pouvoir me cacher ce qu’il croyait être leur seul secret. J’éprouvai alors pour eux comme pour elle, moi aussi, de la peine, car ils se leurraient. Ils n’y parvenaient aucunement. Je voyais avec les yeux de l’esprit à travers eux. Ils avaient beau ainsi vouloir s’en aller se sacrifier de toutes parts en se jetant depuis sa nuque, sur ses épaules brillantes, son dos de bronze, ses seins, ses longs bras fins, les abords de ses hanches tout autour de son doux visage. Ils avaient beau se laisser mourir jusque dans l’étreinte finale de ses mains, ils ne me cachaient rien.

Je vis qu’elle pleurait tout à la fois de tristesse et de joie, je n’aurais alors pas non plus su dire pourquoi.

C’est là qu’avec rage les vents tourbillonnants s’abattirent sur elle comme pour l’engloutir dans leurs tourments insidieux, mais au lieu de cela, elle apaisa les vents furieux en composant avec eux à la harpe de ses mains, avec ses cheveux ainsi pris dans ses doigts, une douce mélodie, empreinte d’une étrange mélancolie. Pris vivants, dans ses doigts de fée, oui, de partis odieux qu’ils étaient, ils s’entremêlèrent à nouveau tout surpris eux-mêmes d’en être ressortis vibrants d’un air aussi mélodieux. Je suis convaincu que mes veines auraient pu sans nul doute être tranchées nettes au fil de cette harmonie mélancolique, de cette si pure musique, si Gabriel ne s’était encore et toujours montré à mes côtés.

Les quelques rayons brûlants du soleil qui réussissaient à percer les nuages dans une vaine tentative de la brûler davantage, finissaient eux aussi par se prendre sur sa peau perlée comme dans un prisme et ressortaient en projetant jusqu’aux cieux des arcs-en-ciel mirifiques.

Le ciel semblait vouloir lui aussi se joindre à la curée, la chasser de cette terre par toutes sortes de ténèbres et d’ombres environnantes et malgré tout, elle parvenait sans difficulté à demeurer là d’une beauté enivrante, comme un diamant enchâssé dans une aura, un écrin, de couleurs bariolées et chatoyantes.

Toutes les forces de la nature, oui, lui semblaient opposées, çà et là se jouxtaient, donnaient l’impression de se relayer comme pour tenter de l’éloigner de cette plage. Mais elle demeurait impassible face à toute cette rage ambiante. Elle n’en arborait que plus fièrement ses deux seins dressés fermement vers la mer, les deux bras écartés, comme les pétales d’une rose bravant l’adversité du ciel. Elle les laissait fouettés par les embruns, flagellés par les lames d’eau salée, toutes les larmes que lui déversait au visage sa mère en colère, fouettés encore et encore par la rage de ses flots amers. Elle, elle se cabrait rebelle telle une jument effrontée. Elle avait jailli elle ne savait comment sur ce tell, ce monticule de sable et semblait se demander pourquoi, pourquoi la mer, sa mère, le ciel, la terre, tous les éléments au grand complet, lui en voulaient-ils tant ?

Elle s’était figée comme une sculpture.

Son beau regard fier et clair était, même pour l’eau de mer, une vraie morsure.

La nature en était devenue folle et tonitruante, et puis, après avoir tant rugi, voici que la mer finit à un instant donné de cette longue nuit, lequel ? je ne saurais le dire, par gémir et s’évanouir, en gisant, vaincue abattue, la gueule encore béante, sur sa langue de terre pendante.

 

LA SIRÈNE SE RAPPELLE AVOIR ÉTÉ DÉLIVRÉE DE SA PRISON PAR UN ANGE

 

Lorsque les éléments s’apaisèrent et que le calme reprit ses droits, le regard encore embué de larmes, elle se retourna vers l’ange :

— Je t’en prie, dis-moi, qui es-tu ? Et qu’est-ce que tout cela ? Tu m’as emmenée sur terre n’est-ce pas ? Car c’est bien cela… nous sommes sur Terre et c’est bien toi qui m’as amenée jusqu’ici ? Je comprends qu’elle est dans un triste état, mais pourquoi donc, tout, ici-bas, semble vouloir ma fin ?

Pourquoi la mer m’en veut-elle autant ? Que je sache, je ne lui ai rien fait.

L’ange lui répondit :

— Pourquoi te sens-tu ainsi oppressée ? Tu es à l’endroit même où tu voulais te rendre, car tu n’es nulle part ailleurs que sur la terre ferme. N’est-ce pas toi qui vers le Père faisais monter nuit et jour cette perpétuelle prière : « Dieu, si tu existes, si tu m’écoutes, délivre-moi, je t’en prie, de cette geôle, de cet abîme sans fond, sans nom ».

La sirène haussa les sourcils d’étonnement et se retournant à nouveau vers l’ange :

— Comment ?! Comment sais-tu donc ce que je pouvais bien dire à Dieu du fin fond de l’océan ? Est-ce toi que Dieu a envoyé pour me délivrer et exaucer ma prière… ?

— En vérité, c’est toi-même qui le dis. Je suis venu te délivrer. D’ailleurs si tu veux bien me permettre de te le faire remarquer, si tu pouvais voir autour de toi tu te rendrais compte qu’ici, sinon toi et moi, il n’y a personne d’autre. En ce lieu sombre et maudit, nous ne perdrons sûrement pas de temps à énumérer la liste de tous les survivants.

Mais enfin ! Ne te souviens-tu donc de rien ?

— De quoi faut-il donc que je me souvienne ? Aussi loin que remontent mes souvenirs, il n’y avait plus que les ténèbres des murs d’eau de ma prison autour de moi, et s’il n’y avait eu la lumière intérieure que Dieu a suscitée dans mon cœur, tu m’y aurais trouvée gisante et morte.

— Tu ne te souviens donc même pas de ta délivrance ?

— Si, après tout ce temps que j’ai passé à prier, comment pourrais-je l’oublier ? Mais je ne me rappelle pas pour quelle maudite raison je suis resté aussi longtemps dans cette maudite prison… ma délivrance, elle, je m’en souviens bien… même si tout s’entrechoque encore dans ma tête… ! J’étais toute recroquevillée comme à mon habitude pour tenter de combattre tant bien que mal la pression effrayante des eaux environnantes lorsque mon ouïe que je croyais éteinte perçut un bruit de plus en plus distinct.

— C’était moi chevauchant mon fidèle compagnon, lorsque nous brassions de toute la force de nos ailes vers ton abyssale prison. C’est l’eau que nous repoussions en commun au rythme du mouvement de nos ailes que tu as dû alors percevoir.

— Oui, ce fut un bruit qui ne fit qu’enfler pour devenir absolument assourdissant, pas assez cependant pour couvrir le tintement des clefs ouvrir la porte de ma geôle. Je sentis s’engouffrer à l’intérieur un animal qui devait être énorme au regard de la masse d’eau qu’il déplaça en s’approchant de moi. Mais je ne voyais rien. Comme tu as dû t’en apercevoir, mes yeux sont éteints et pour moi tout est noir. J’ai seulement entendu la porte s’effondrer, ce monstre s’engouffrer en faisant s’effondrer sous ses coups de boutoir toutes les parois alentour et puis, alors que je tremblais paniquée, il s’approcha, me renifla et d’au-dessus de lui j’entendis une voix de grandes eaux, une voix d’eaux de gorges profondes, qui m’appelait, me pressait de saisir sa main.

Nous restâmes eux et moi, un instant, immobiles. Je crois ne pas avoir longtemps hésité, mais ce moment dut paraître à mon sauveur une éternité. Je saisis la main qu’il me tendit et que j’avais sentie. Fugacement, je réalisai que finalement, hormis ma vue, je n’avais pas vraiment perdu d’autres de mes sens, car, dans les eaux qui sont mon élément, à peine cet être bougeait-il d’une once, que je la percevais. Ce n’est pas comme ici où, je te l’avoue, je me sens complètement perdue.

Après quoi, je me souviens que l’être s’immobilisa un instant et m’enveloppa, pas seulement de sa voix, mais il me saisit fermement me portant dans ses bras puissants. À peine m’avait-il saisie, qu’aussitôt, je nous sentis happés vers le haut.

L’être me maintint fermement contre lui pour me protéger, à l’abri dans la cavité d’une de ses ailes, tandis que nous transportait tous deux vers les cieux cette, je ne sais… cette bête, à entendre ses gémissements, qui devait être immense et surpuissante pour nous propulser à une telle vive allure, malgré les courants contraires de la mer déchaînée. Son effort était si intense pour lutter contre les flots mugissants que je pourrais dire sans mentir qu’ils parvenaient à couvrir mes cris les plus stridents.

Il a dû nous faire passer en revue en quelques instants toutes les espèces maritimes que compte le vaste océan.

Je sentais au fur et à mesure que nous montions la pression de l’eau moins importante, une sorte de chaleur commençait à inonder ma peau qui devait être, maintenant que j’y repense, la douce chaleur de l’eau, quand elle a la chance de connaître la caresse de la lumière

La pression était toujours moins importante jusqu’à ce qu’elle devienne infime et qu’enfin, moment ultime ! Béni de nos âmes ! Nous transperçâmes le film de la surface des eaux dans un fracas assourdissant, comme si la gueule de la mer toute entière s’était donné rendez-vous à cet endroit pour hurler au monde des morts et des vivants son désespoir de nous voir la quitter en vainqueur.

Après cela, je me souviens avoir repris ma respiration, un bol d’air que je croyais pur, mais apparemment, il n’en fut rien. Après cet instant, il est vrai que je ne me rappelle plus rien. C’est là où probablement j’ai dû perdre connaissance.

Cet être qui m’a pris dans ses ailes c’est bien toi n’est-ce pas ?

— Oui, douce sirène, c’est bien moi, lui répondit l’ange

Et c’est bien ce qui s’est passé. L’air de cette île est tellement vicié, qu’exténuée, tu n’as pas pu le supporter.

Lorsque nous avons traversé l’eau, je t’ai senti aussitôt sans contenance. Ton esprit t’avait abandonné.

Veux-tu voir ce qui s’est réellement passé  ?

— Comment le pourrais-je ? Mais si tu connais un moyen autre que d’avoir à revivre ces instants, certainement.

— J’en connais un. Je t’en prie, redonne-moi ta main.

— Pourquoi ? Répondit-elle

— Redonne-moi ta main, je te prie. Tu pourras alors regarder comme à travers mes yeux.

La sirène avec une légère hésitation effleura la main de l’ange puis la tint et fit ce qu’il lui dit.

Elle reconnut la même main qui l’avait saisie dans les eaux de sa prison ce qui la rassura davantage. Elle laissa alors l’ange pénétrer son esprit et regarda à travers ses yeux. Elle tressaillit en jetant la tête en arrière : l’exacte vision de ce qui se passa dans ses moindres détails ensuite lui sauta alors au visage.

 

FIN DE L’EXTRAIT

 

[1] Daniel 12 : 5-19 ; Apocalypse 1 : 13-17

[2] Apocalypse 19 : 10

[3] Jacques 1 : 6

[4] 2 Corinthiens 11 : 4

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